Accorder le grade de chevalier des arts et des lettres à Wilfrid Lupano était une entreprise risquée. Franck Riester, ministre de la Culture vient de l’apprendre à ses dépens. Car dans une grande explication diffusée sur Facebook, le scénariste annonce qu’il préfère refuser un honneur — n’ayant, de ses propres mots, « jamais été très excité par les médailles ». Mais outre la breloque, c’est avant tout celui qui la punaise qui pose problème.

The shame
Grey World, CC BY SA 2.0
 

La question vient vite, posée par Lupano sans prendre de gants, « comment accepter la moindre distinction de la part d’un gouvernement qui, en tout point, me fait honte ? Car oui, il s’agit bien de honte ». Et de lister avec soin l’ensemble des défaillances qu’il observe sur le territoire français, détaillant les raisons d’une colère tant accumulée qu’en vient la nausée.
 

Ce sont les services publics, exsangues au prétexte du « refus dogmatique de faire payer aux grandes entreprises et aux plus grosses fortunes les impôts dont elles devraient s’acquitter ». Ou encore, les hôpitaux, dont la situation émeut Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, « alors que c’est bien votre gouvernement qui fait le plus de mal aux services de santé ». Et pas les trois gilets jaunes qui ont tenté d’y trouver refuge. L’affaire de la Pitié-Salpêtrière est d’ailleurs en train de tourner en eau de boudin pour le ministre…

Et puis l’anaphore se déroule, méthodique, implacable : « J’ai honte », répète le scénariste, énumérant une liste de méfaits ou d’indignité dont s’est rendu coupable, ou complice, le gouvernement français, qui aimerait maintenant lui remettre une médaille. Un J’accuse façon Zola, extrêmement bien exécuté ! 
 

J’ai honte de ce gouvernement qui en supprimant l’ISF, a divisé par deux les ressources des associations qui prennent à leur charge les plus faibles, les plus démunis, les laissés pour compte, à la place de l’état.

Wilfrid Lupano

C’est « votre politique indigne d’accueil des migrants, et en particulier des mineurs isolés », qui est attaquée, aussi bien que « l’incapacité de ce gouvernement à prendre en compte l’urgence écologique, qui devrait pourtant être le seul sujet à vous préoccuper vraiment ». 
 

Madame la Marquise […] il faut que l’on vous dise

Ou plus encore, venant d’un « gouvernement mal élu (le plus mal de l’histoire de la cinquième République) qui ne tient plus que par sa police ultra violente ». Et de poursuivre : « J’ai honte de voir, depuis des mois, partout en France, éclater des yeux, exploser des mains ou des visages sous les coups de la police, de Notre Dame des Landes aux Champs-Élysées, à Toulouse, Biarritz, Nantes. Le monde entier s’alarme de la dérive sécuritaire de votre gouvernement, de l’utilisation abusive d’armes de guerre dans le maintien de l’ordre, mais vous, vous trouvez que tout va bien. »

Grégory Panaccione et Wilfrid Lupano - Prix Fnac BD 2015
Grégory Panaccione et Wilfrid Lupano – ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

Wilfrid Lupano aligne : Maxime Peugeot, 21 ans, dont la main arrachée par une grenade dans un champ de Notre Dame des Landes. Ou encore Lola Villabriga, 19 ans, « défigurée à Biarritz par un tir de LBD que rien ne justifiait et qui vit désormais avec des plaques d’acier dans la mâchoire ». Deux noms, mais les exemples se compteraient par centaines, assure-t-il. 

Voici pourquoi, et comment, le coauteur des Vieux Fourneaux renâcle et refuse une récompense, remise par le politique. Pourtant, « dans un monde où les distinctions culturelles seraient remises par le milieu culturel lui-même, sans intervention du politique, j’aurais accepté celle-ci avec honneur et plaisir ». 

Et de conclure, avec force : « Mais il n’y a pas de geste politique qui ne soit aussi symbolique, et je sais déjà que si un jour j’atteins l’âge avancé où on prend son pied à exhiber ses breloques, j’aurais bien peu de plaisir à me rappeler que celle-ci me fut remise par le représentant d’un gouvernement dont j’aurais si ardemment souhaité la chute et la disgrâce. »

Voilà comment le ministre, au futur chevalier qu’il voulait récompenser, en a pris pour son grade.